Le tabac tue, les lois existent et pourtant un enfant algérien de 12 ans peut acheter des cigarettes à l’unité devant son école. Ce paradoxe, révélateur d’un échec systémique qui dépasse les frontières, a été au cœur d’une réunion médicale réunissant des praticiens algériens, tunisiens et libyens à Tunis le 2 juin, à l’initiative de med.tn, plateforme de santé numérique et premier réseau professionnel médical en ligne en Tunisie.
De cette rencontre a émergé non seulement un diagnostic commun, mais l’ébauche d’une stratégie régionale coordonnée face à une épidémie que l’Organisation mondiale de la santé associe à plus de 30 maladies distinctes.Le constat de départ est brutal. Un quart des élèves algériens âgés de 11 à 19 ans fument déjà et la première cigarette est souvent allumée avant l’âge de 10 ans. À l’université, 9% des étudiants sont concernés, avec une surreprésentation masculine marquée, tandis que 26% des travailleurs industriels et 18% des professionnels de santé sont eux-mêmes fumeurs. Ce dernier chiffre sapant d’emblée la crédibilité des messages préventifs, comme l’a souligné l’épidémiologiste algérienne Souad Bouaoud. Ces données sous-estiment encore la réalité: dans les 3 pays, la stigmatisation sociale du tabagisme féminin pousse de nombreuses femmes à ne pas déclarer leur consommation. En Libye, l’instabilité politique empêche toute collecte fiable, mais la situation y est vraisemblablement comparable à celle des pays voisins, selon le pneumologue Hssan Mosrati, qui pointe en outre l’éclatement des responsabilités comme facteur aggravant.
Selon le cardiologue tunisien Dhaker Lahidheb, lorsqu’un patient consulte un spécialiste, il est souvent déjà trop tard pour agir en amont. Si des pays comme l’Australie, la Nouvelle-Zélande ou les États scandinaves ont réussi à réduire l’impact du tabac grâce à des politiques volontaristes, les experts estiment que le Maghreb doit développer des solutions adaptées à ses propres réalités sociales, économiques et culturelles.
Les non-fumeurs, victimes silencieuses
L’exposition involontaire ajoute une dimension supplémentaire à l’urgence. Une personne partageant l’espace d’un fumeur inhale l’équivalent de quatre à cinq cigarettes sur un paquet entier ; une séance de chicha correspond à la consommation de dix à quinze cigarettes. Dans de nombreux foyers maghrébins, on fume en présence d’enfants sans que cela suscite de réaction sociale, exposant femmes et mineurs à des substances auxquelles ils n’ont jamais consenti. Les interdictions légales dans les lieux publics existent, mais restent inappliquées faute de mécanismes de contrôle et de sanction effectifs, déplore Bilkhir.
Fiscalité et droit: deux chantiers paralysés
La fiscalité constitue l’un des leviers les plus puissants et les plus mal utilisés. Les écarts de prix entre pays voisins alimentent un trafic transfrontalier qui annule les effets des hausses tarifaires nationales. “Si on augmente les prix dans une zone et pas dans les autres, on n’a rien fait. La stratégie doit être unifiée”, tranche Lahidheb. L’Algérie a bien instauré des taxes spécifiques, rappelle Bouaoud, mais leur impact demeure marginal hors d’un cadre régional harmonisé, assorti d’une affectation d’une partie des recettes à la prévention et aux soins oncologiques.
L’application du droit existant représente un chantier d’égale urgence. L’Algérie a signé et ratifié la convention-cadre de l’OMS, et sa législation interdit formellement la vente de tabac aux mineurs comme la consommation dans les espaces publics. Dans les faits, la loi reste sans effet: des enfants de douze ans achètent des cigarettes à l’unité, et les espaces non-fumeurs n’existent que sur le papier.









