Le blocage du détroit d’Ormuz en 2026 a rappelé une réalité désormais incontournable: le gaz est devenu, au même titre que le pétrole, un instrument de puissance géopolitique. Ce passage stratégique concentrait près d’un cinquième des flux mondiaux de pétrole et de gaz naturel liquéfié (GNL). Si les exportations de brut ont presque retrouvé leur niveau d’avant-guerre, celles de GNL en provenance du Golfe demeuraient, début octobre, inférieures de plus de 75 % à leur niveau d’avant-crise. Cette perturbation a fortement ébranlé les marchés: le TTF, référence européenne du prix du gaz, est passé de 28-40 €/MWh avant le conflit à 80 €/MWh, tandis que Goldman Sachs n’exclut pas un dépassement des 100 €/MWh en décembre.
Pour la Tunisie, cette crise met en évidence une vulnérabilité structurelle. À fin juillet 2026, les ressources extérieures couvraient déjà les deux tiers des besoins en énergie primaire, portant le taux de dépendance à 66 %, contre 63 % un an auparavant. Parallèlement, le déficit de la balance commerciale énergétique s’est creusé de 29 %, atteignant 8,27 milliards de dinars. Cette exposition est d’autant plus préoccupante que le gaz naturel assure 90,8 % de la production électrique nationale, contre seulement 9,2 % pour les énergies renouvelables, loin de l’objectif de 35 % fixé à l’horizon 2030.
À cette dépendance s’ajoute la fragilité d’une rente énergétique que le pays ne maîtrise que partiellement. Le gazoduc Transmed, qui traverse 370 km du territoire tunisien entre l’Algérie et la Sicile, lui procure une redevance de 5,25 à 6,75 % du gaz acheminé, qui représentait 1,828 milliard de dinars en 2022. Cette manne reste toutefois tributaire des arbitrages d’Alger et de Rome, comme l’illustre le recul de 21 % de la redevance en nature à fin juillet.
Pour l’IACE, ce constat n’impose pourtant aucune trajectoire inéluctable. Si la géopolitique contraint les choix énergétiques, la Tunisie conserve des marges de manœuvre pour reprendre la main sur son mix, ses infrastructures et ses filières industrielles. L’enjeu est ainsi de dépasser le simple statut de territoire de transit pour devenir un véritable pays-plateforme, capable de produire, connecter et transformer.
L’interconnexion électrique ELMED avec l’Italie, d’une capacité de 600 MW et représentant un investissement d’environ 850 millions d’euros, dont la mise en service est prévue en 2028, illustre cette ambition. À plus long terme, le corridor hydrogène SoutH2, attendu au début des années 2030, ouvre de nouvelles perspectives. Leur concrétisation reste néanmoins conditionnée à la mobilisation de financements, de partenariats et d’engagements durables.
Quatre orientations apparaissent dès lors prioritaires.
La première consiste à traduire la stratégie énergétique à l’horizon 2035 en projets opérationnels, en accélérant la modernisation des réseaux, le développement du stockage et l’évaluation d’une éventuelle option nucléaire à long terme. La transition doit devenir un levier de compétitivité économique et industrielle.
La deuxième repose sur la diversification des partenariats avec l’Algérie, l’Italie, la Libye et l’Union européenne, afin de multiplier les options d’approvisionnement et de construire des interdépendances plus équilibrées. La souveraineté ne signifie pas l’autarcie, mais la capacité à choisir ses partenaires et à préserver ses marges de décision.
La troisième vise à convertir l’avantage géographique tunisien en valeur industrielle. Pour l’hydrogène vert, la priorité ne devrait pas être l’exportation à tout prix, mais le développement d’usages nationaux, notamment la production d’ammoniac vert et la décarbonation de l’industrie.
Enfin, la quatrième concerne la gouvernance et la diplomatie énergétique. Un cadre réglementaire prévisible, un suivi rigoureux des projets et une expertise renforcée en matière de négociation sont indispensables pour faire de la coopération énergétique un véritable instrument de souveraineté économique.









