Notre rubrique met cette fois en lumière une autre expertise issue de la diaspora tunisienne, celle de Hafedh Nefti. Franco-Tunisien installé à Genève, il a construit son parcours loin des trajectoires académiques balisées, en multipliant les expériences et les reconversions. Du design de mobilier à l’entrepreneuriat textile, du commerce dans le luxe au contrôle qualité chez Rolex, son itinéraire témoigne d’une conception de l’apprentissage fondée sur la pratique, la curiosité et l’adaptation. À 46 ans, il préside également la Chambre de commerce Suisse-Tunisie, avec la volonté de mettre son expérience et sa connaissance des deux environnements économiques au service des échanges entre les deux pays.
Chez lui, la curiosité semble avoir précédé le choix d’un métier. Enfant, il pouvait rester longuement absorbé par les motifs d’un tapis oriental, observant le tissage, les fils et la symétrie des formes. Il cherchait à comprendre comment les éléments s’assemblaient, comment un objet était construit et ce qui pouvait expliquer son fonctionnement. Une disposition à l’observation qu’il associe volontiers à son aptitude à diagnostiquer intuitivement les pannes d’un appareil ou à en comprendre les mécanismes sans nécessairement disposer d’une formation technique préalable. Cette manière d’apprendre trouve aussi ses racines dans son histoire familiale. Sa grand-mère, qui a grandi dans un milieu modeste en Tunisie, lui a transmis le goût du système D. Plutôt que d’attendre que quelqu’un lui fournisse ce dont il avait besoin, elle l’incitait à chercher, à bricoler et à fabriquer avec les moyens disponibles. Une leçon d’autonomie qu’il a conservée et qu’il souhaite transmettre à ses propres enfants.
Son parcours de formation ne se résume pourtant pas à l’apprentissage autodidacte. Il obtient notamment un diplôme d’ingénieur du son entre 2005 et 2007, ainsi qu’une formation dans le commerce. Mais c’est surtout en dehors des cursus conventionnels qu’il va progressivement définir son profil. À une vingtaine d’années, attiré par le design, il prend contact avec le studio londonien Fredrikson Stallard. Il ne se contente pas d’envoyer une candidature. Il prend un billet d’avion, se rend à Londres avec son portfolio et présente directement ses réalisations. Il est recruté à l’issue de cette rencontre. Cette expérience marque son rapport au travail. Il se reconnaît dans une culture professionnelle anglo-saxonne qui accorde une place importante à la démonstration des compétences et aux réalisations concrètes. Le portfolio devient alors, à ses yeux, une manière de faire valoir un savoir-faire sans nécessairement s’appuyer sur un parcours académique prestigieux. Ensuite, il poursuit dans le design de mobilier, travaille au sein du studio londonien, puis crée sa propre structure. Il s’aventure ensuite dans l’entrepreneuriat textile en lançant une marque de vêtements qu’il dirige pendant quatre ans. Il prend en charge aussi bien la conception des collections que la communication, le développement commercial et la gestion du site internet. Son passage dans la distribution, notamment chez Zara puis Gucci, complète cette expérience. Chez Gucci, il partage son activité entre la vente et la gestion des stocks, découvrant les exigences opérationnelles d’une enseigne internationale du luxe.
À l’approche de la quarantaine, il choisit de donner une nouvelle orientation à sa carrière. Il rejoint Rolex, à Genève, où il se forme progressivement aux métiers du contrôle qualité et du montage grâce aux formations internes de la manufacture. Cette reconversion le conduit dans un univers où la précision constitue une exigence quotidienne et où chaque étape de fabrication répond à des standards particulièrement stricts. Son métier consiste à examiner des composants horlogers avant leur passage en finition. Façonnées sur des machines, ces pièces, notamment réalisées dans des matériaux précieux, doivent répondre à des critères précis de conformité. Le contrôleur qualité vérifie leur état esthétique et technique, repère les irrégularités et identifie les éventuelles anomalies. Il ne s’agit pas simplement de constater un défaut visible, mais de savoir apprécier la conformité d’un composant au regard des exigences de fabrication et de déterminer s’il peut poursuivre le processus de production.
Dans une manufacture genevoise, au cœur d’un secteur horloger reconnu pour son exigence, cette fonction demande une concentration constante. Une imperfection minime peut suffire à compromettre la conformité d’une pièce. Le contrôle repose donc sur une connaissance précise des critères techniques, une observation minutieuse et une capacité à distinguer les écarts acceptables des défauts qui nécessitent une intervention. Le regard exercé dans le design, notamment sur les proportions, les formes et les symétries, trouve ici un autre terrain d’application.
Au fil de son expérience, Hafedh Nefti acquiert également une connaissance des méthodes de travail et des procédures propres à la manufacture. Il est aujourd’hui sollicité pour accompagner les nouvelles recrues, les former aux exigences du poste et faciliter leur prise en main des opérations. Une responsabilité qui prolonge son activité technique par la transmission des gestes, des méthodes et des réflexes professionnels.
Ce rapport à la qualité et aux standards industriels constitue aussi l’un des points de rencontre entre son expérience chez Rolex et son engagement à la tête de la Chambre de commerce Suisse-Tunisie. Nommé à sa présidence, il entend faciliter les relations entre les entreprises des deux pays, en particulier pour les PME tunisiennes qui souhaitent accéder au marché suisse ou nouer des partenariats avec des opérateurs helvétiques.
L’enjeu, selon lui, ne se limite pas à mettre des entreprises en contact. Une société peut disposer d’un produit compétitif et d’une réelle capacité de production sans pour autant maîtriser les codes nécessaires à son développement à l’international. La présentation commerciale, la documentation technique, le respect des normes, la réglementation, les procédures douanières et les conditions de transport peuvent devenir autant de freins à son expansion. La Chambre entend précisément intervenir sur ces aspects, en apportant aux entrepreneurs des informations pratiques et des interlocuteurs capables de les accompagner.
Des actions de formation et des webinaires sectoriels figurent parmi les pistes privilégiées, notamment dans les domaines pharmaceutique et technologique. Un partenariat avec une société suisse de formation, fondée par deux entrepreneuses, est ainsi en préparation afin d’aider les PME tunisiennes du secteur pharmaceutique à mieux répondre aux exigences du marché helvétique. La Chambre travaille également avec l’ambassade et la FIPA pour favoriser les rencontres entre investisseurs et entreprises.
La question de la diaspora occupe une autre place dans son engagement. Son rapport à la Tunisie s’est construit progressivement. Né en France de parents tunisiens, il a grandi avec une représentation du pays façonnée en partie par l’expérience de la génération précédente. À l’âge adulte, il ressent le besoin de renouer avec ses origines à travers ses propres voyages, ses rencontres et sa lecture de la réalité tunisienne. Cette expérience personnelle nourrit sa réflexion sur la confiance entre la diaspora et le pays
De Londres à Genève, de la création à l’industrie horlogère, puis de l’expérience individuelle à la coopération économique, Hafedh Nefti a emprunté des voies successives sans chercher à les faire entrer dans un parcours préétabli. Son itinéraire rappelle que les compétences ne se construisent pas uniquement dans les salles de cours. Elles se forgent aussi dans les ateliers, les entreprises et les expériences qui obligent à apprendre, à s’adapter et à recommencer.









