L’ancien ministre des Finances plaide pour une coopération industrielle fondée davantage sur la coproduction et la création de valeur en Tunisie. Corridor d’électricité renouvelable, garanties à l’investissement et intégration aux chaînes de valeur européennes figurent parmi les pistes qu’il propose.
La Tunisie doit dépasser une relation industrielle avec l’Europe encore marquée, selon Nizar Yaïche, par la sous-traitance à faible valeur ajoutée. Pour l’expert international et ancien ministre des Finances, le potentiel de coopération entre les deux partenaires reste largement inexploité. Il appelle à changer de méthode et à engager des projets d’une autre dimension. C’est le principal message de son keynote prononcé mercredi 21 octobre 2026, lors de la première édition de Tunisia Industry Talks, organisée en partenariat avec la Konrad-Adenauer-Stiftung Tunisie. « On est un petit sous-traitant à faible valeur ajoutée pour l’Europe aujourd’hui », estime-t-il, en précisant que son constat concerne les investissements industriels européens en Tunisie, et non l’ensemble de l’industrie nationale.
Pour illustrer ce décalage, Nizar Yaïche avance deux chiffres : la Tunisie représenterait 1 % des emplois créés par les investissements extérieurs à l’Union européenne et seulement 0,11 % du chiffre d’affaires associé, selon les données présentées lors de son intervention. Pour lui, ces indicateurs soulignent l’écart entre les possibilités de coopération et la valeur économique effectivement générée. Ce constat intervient alors que l’Europe demeure un partenaire majeur de la Tunisie, absorbant, selon l’intervenant, 72 à 73 % des exportations tunisiennes. Mais les tensions géopolitiques, les coûts énergétiques, la progression industrielle de la Chine et les transformations liées à l’intelligence artificielle rendent nécessaire une nouvelle approche de la compétitivité.
Parmi les pistes avancées figure la création d’un corridor d’électricité propre entre la Tunisie et l’Europe. Nizar Yaïche propose de commencer par une capacité de 5 à 5,5 gigawatts (GW), avant d’envisager une montée en puissance progressive jusqu’à 100 GW sur un horizon de 10 à 20 ans. Il estime que l’exploitation de 3 à 4 % de la superficie du désert tunisien pourrait permettre d’atteindre cette capacité avec les technologies actuelles. Le projet associerait production renouvelable, stockage et transport d’électricité. Une partie de la production serait destinée en priorité aux besoins tunisiens, notamment à ceux de la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (STEG), avant l’exportation du surplus. L’intervenant évoque également un potentiel de 80 000 à 100 000 emplois. Il s’agit toutefois d’une estimation avancée dans son keynote, et non d’un résultat acquis. La réalisation d’un tel projet nécessiterait des études détaillées, des financements, des infrastructures adaptées et des accords avec les partenaires concernés. Nizar Yaïche plaide notamment pour des montages financiers reposant sur des sociétés de projet et des contrats d’achat d’électricité à long terme, afin de limiter le recours à la dette publique et les garanties de l’État.
Faciliter les investissements et la coproduction
Au-delà de l’énergie, l’ancien ministre propose de mieux intégrer les produits tunisiens aux chaînes de valeur européennes. Il avance l’idée d’un mécanisme permettant, sous certaines conditions de conformité, de reconnaître des produits tunisiens comme équivalents à des produits européens. Les critères pourraient notamment porter sur les normes, la traçabilité et l’impact environnemental. Il souhaite également la création d’un dispositif baptisé « Europe Tunisia Africa Investment Act », destiné à mieux accompagner les investisseurs, depuis les études préalables jusqu’au financement et à la production. Cette approche pourrait combiner garanties de change, partage des risques et instruments de financement existants. Autre proposition : créer une facilité européenne dédiée à la coproduction industrielle avec la Tunisie dans le cadre des discussions sur le prochain budget pluriannuel de l’Union européenne, dont le cycle doit commencer en 2028. Nizar Yaïche privilégie les garanties capables de mobiliser des financements importants plutôt que des crédits supplémentaires qui alourdiraient l’endettement des entreprises. Il évoque des enveloppes de l’ordre du milliard d’euros, sans qu’il s’agisse de financements déjà accordés. Il recommande aussi de développer une plateforme industrielle de prototypage pour rapprocher la recherche et les entreprises, protéger la propriété intellectuelle et faciliter le passage de l’innovation à la production. Des pactes sectoriels pourraient compléter ce dispositif, en tenant compte des besoins spécifiques de filières comme le textile et les composants électroniques.
Pour Nizar Yaïche, cette ambition suppose une relation de confiance entre les partenaires. Il évoque notamment les tensions autour des exportations tunisiennes d’huile d’olive vers l’Europe et appelle les partenaires européens à faire un geste sur ce dossier, afin de ne pas laisser ce différend fragiliser une coopération économique plus large. La Tunisie doit, de son côté, améliorer sa capacité à exécuter les projets et à rassurer les investisseurs. L’ancien ministre préconise un tableau de bord pour suivre les financements mobilisés, les emplois créés et la valeur ajoutée générée.
Son message ne consiste donc pas à remettre en cause le partenariat européen, mais à en transformer les modalités. L’objectif est de passer d’une coopération principalement fondée sur la sous-traitance à une relation où les entreprises tunisiennes participent davantage à la production, à l’innovation et à la création de valeur. Les mécanismes avancés restent des propositions à examiner et à négocier. Leur portée dépendra de leur faisabilité, des décisions des partenaires et de la capacité à les traduire en projets concrets.









