Face à la montée des eaux, l’archipel tunisien cherche son modèle de survie touristique et écologique.
À quelques encablures de Sfax, l’archipel de Kerkennah flotte entre deux destins. Ses eaux turquoise, ses chaussées romaines affleurant la mer, ses pêcheries traditionnelles en roseau: autant de cartes postales qui pourraient, sans intervention urgente, n’être plus que des souvenirs. Car ici, le changement climatique ne se conjugue pas au futur. Il est déjà là, palpable dans le recul du rivage, dans les sebkhas inondées à longueur d’année, dans la salinisation progressive qui ronge la végétation et jaunit les palmiers. Kerkennah est, selon les mots d’Amel Jrad, conseillère en environnement, «le canari dans la mine du littoral tunisien».
Le premier chiffre dit tout: l’altitude moyenne de l’archipel est inférieure à deux mètres. Dans un contexte de montée du niveau de la mer, Kerkennah ne peut pas se payer le luxe de l’inaction. L’étude d’évaluation de la vulnérabilité multidimensionnelle (MVA) conduite par ONU-Habitat Tunisie confirme l’ampleur des risques: érosion du littoral, stress hydrique croissant, submersions lors des tempêtes, avancée de la mer sur les terres cultivées. Si aucune mesure sérieuse n’est prise, l’Agence de protection et d’aménagement du littoral (APAL) n’exclut pas la disparition de plus de 60% de la superficie des îles d’ici à 2100.
«Il n’existe pas encore de chiffres publics précis pour 2035, reconnaît Amel Jrad, mais la tendance est déjà visible». D’ici cet horizon pourtant proche, elle affirme que l’on parlera «d’accentuation de l’érosion, de submersion lors des tempêtes, et de perte de plages». Un diagnostic sombre pour un territoire qui n’a, géographiquement parlant, aucune marge d’erreur.
Le dérèglement ne touche pas seulement le trait de côte. Sous la surface, le réchauffement des eaux et la modification de leur salinité perturbent en profondeur la biodiversité marine kerkennienne. Certaines espèces de poissons et d’oiseaux sont menacées de disparition locale, tandis que d’autres, invasives, s’installent. Le crabe bleu, espèce venue d’Amérique du Nord, en est l’exemple le plus frappant: présent désormais dans tout le bassin méditerranéen, il bouleverse les chaînes alimentaires et concurrence directement les pêcheurs locaux.
À terre, la salinisation détruit le couvert végétal. Les palmiers dépérissent. Les sebkhas voient leur végétation s’appauvrir sous l’effet d’inondations prolongées. Et au-delà du biologique, c’est le patrimoine immatériel qui s’effrite. Amel Jrad souligne à cet égard «l’érosion du patrimoine immatériel lié à la pêche traditionnelle», une perte culturelle qui s’ajoute aux destructions écologiques et qu’aucun indicateur économique ne sait vraiment mesurer.
Parmi les victimes silencieuses du dérèglement climatique, les chaussées romaines de Kerkennah occupent une place particulière. Ces levées de pierre qui courent dans la mer peu profonde, construites il y a deux millénaires pour faciliter la circulation sur l’archipel, constituent aujourd’hui l’un des attraits touristiques les plus singuliers de la Tunisie. Leur submersion progressive lors des épisodes de tempête n’est pas seulement une perte patrimoniale: c’est une perte économique directe. Amel Jrad est explicite sur ce point: «La perte de plages, c’est la perte de l’actif touristique numéro un». Et avec la submersion des chaussées romaines et des sites d’écotourisme, c’est toute la singularité de Kerkennah qui se trouve menacée.
Protéger sans bétonner
Face à ce tableau, Amel Jrad plaide pour une approche hybride qui refuse l’opposition factice entre nature et infrastructure. D’un côté, les «solutions vertes»: restauration des herbiers de posidonie, ces prairies sous-marines qui font office de brise-lames naturels, piègent les sédiments et servent de nurseries aux poissons. De l’autre, des interventions ciblées: brise-lames submergés sur les tronçons les plus exposés, rechargement sableux raisonné sur les plages touristiques prioritaires, surélévation des chaussées d’accès aux sites patrimoniaux.
La restauration des charfia – ces pêcheries fixes en roseaux héritées de la tradition kerkennienne – illustre à merveille ce double dividende. Selon la conseillère, elles «cassent la houle et les fortes vagues» tout en constituant «un produit touristique en soi dans le cadre d’un programme de tourisme de pêche artisanale». «C’est exactement le type de solution que nous devons mettre en avant, affirme-t-elle. Elle protège, elle crée du revenu, elle préserve l’identité».
Mais aucune stratégie technique ne pourra fonctionner sans une gouvernance locale forte. Amel Jrad insiste: une planification stratégique «ne peut réussir sans une gouvernance locale efficace qui met en œuvre une approche pluridisciplinaire et systémique pour ne laisser personne pour compte». L’étude MVA le confirme: les acteurs locaux – pêcheurs, habitants, élus – doivent être associés à chaque étape.
De la plage à l’expérience…
Si la menace est réelle, elle n’est pas fatale. Et c’est peut-être dans la transformation du modèle touristique que réside la plus grande opportunité pour Kerkennah. Amel Jrad résume l’enjeu en une formule: il faut «passer du tourisme balnéaire subi au tourisme expérientiel maîtrisé». Le tourisme de masse, concentré sur les plages en été, est précisément le modèle le plus vulnérable et le plus destructeur pour les écosystèmes à préserver.
L’alternative qu’elle dessine est celle d’un tourisme ancré dans le territoire: sorties en mer avec les pêcheurs sur les embarcations traditionnelles, observation ornithologique sur les voies migratoires qui traversent l’archipel, accueil de chercheurs et d’universitaires venus étudier les herbiers ou documenter l’érosion, tourisme chez l’habitant pour valoriser la cuisine kerkennienne et son patrimoine social unique. Cette diversification permettrait aussi de désaisonnaliser une destination qui se vide hors juillet-août, en misant sur les douceurs d’avril-mai ou de septembre-octobre.
L’idée la plus audacieuse est peut-être celle-ci: faire du changement climatique lui-même un argument touristique. Amel Jrad propose de créer un circuit «mémoire du climat» pour «expliquer l’élévation du niveau, montrer les ouvrages de protection» et transformer chaque visiteur en témoin engagé. Elle suggère également un label «Destination résiliente» qui permettrait de «communiquer sur les actions de restauration de posidonie, sur la charfia» et de faire du touriste «un acteur de la préservation». Une manière de retourner la menace en récit, et le récit en attractivité.
La résilience de Kerkennah a un coût. Et il ne peut pas être supporté par les seuls habitants de l’archipel ni par le seul budget de l’État tunisien. Amel Jrad est sans ambiguïté sur ce point: «L’adaptation nécessitera beaucoup de temps, de moyens techniques et de ressources financières, avec un engagement ferme de l’État».
Les sources de financement existent néanmoins, à condition de savoir les activer. À l’international, ONU-Habitat, qui a déjà financé l’étude MVA via le programme Soumoud/Rise Up avec l’appui de la coopération espagnole, est un partenaire naturel pour la suite. Le Fonds vert pour le climat et le GEF financent précisément les projets d’adaptation dans les zones côtières vulnérables. Selon Amel Jrad, «Kerkennah coche toutes les cases», et l’étude MVA «sert justement à monter des projets bancables». L’Union européenne, via son programme Environnement-Énergie doté de 33 millions d’euros, constitue un autre levier à prolonger.
Du côté privé, des pistes innovantes émergent. Les hôtels et tour-opérateurs pourraient cofinancer la restauration des herbiers de posidonie, qui protègent précisément leurs plages, une logique de paiement pour services écosystémiques qui aligne intérêts économiques et préservation environnementale. La conseillère propose également un «Fonds Kerkennah 2050» alimenté par «un euro par nuitée reversé, géré localement, pour financer replantation et brise-lames»: un mécanisme simple, transparent, et directement connecté aux enjeux du territoire.
Un laboratoire pour le monde
Ce qui se joue à Kerkennah dépasse les frontières de l’archipel. Amel Jrad le souligne avec conviction: «L’archipel de Kerkennah et le changement climatique, c’est un véritable cas d’école et d’expérimentation pour les solutions d’adaptation et de résilience». Et d’ajouter: «Ce qui sortira de notre territoire est très valorisant et sera très impactant». Des centaines d’îles à travers le monde – Maldives, Kiribati, Tuvalu, mais aussi des dizaines d’autres en Méditerranée – font face aux mêmes défis, souvent dans des conditions encore plus précaires. Kerkennah, choisie comme territoire pilote par ONU-Habitat, peut devenir pour elles un modèle de référence.
À condition, bien sûr, de ne pas attendre, car selon Amel Jrad, une conclusion s’impose avec clarté: «Kerkennah n’est pas condamnée, mais elle est le canari dans la mine du littoral tunisien. Sa survie touristique dépendra de sa capacité à transformer la menace climat en produit touristique: venir voir l’île qui s’adapte».
Le temps, justement, est la ressource la plus rare.








