Khaled Maalej a commencé à travailler sur les technologies qui font tourner le numérique bien avant que l’intelligence artificielle ne s’impose dans le débat économique.
Son parcours passe par Sagem, la Silicon Valley, puis DiBcom, une entreprise de semi-conducteurs qu’il cofonde en 2000 et qui deviendra un acteur mondial de la télévision numérique mobile. Après la cession de DiBcom en 2012, il repart avec une partie de son équipe sur un nouveau projet. Ce sera VSORA, créée en 2015 autour d’une autre question technologique, celle de l’architecture des processeurs capables d’exécuter les calculs de l’IA. Le fil conducteur est resté le même. Comprendre la technologie, puis trouver le marché capable de la faire vivre. Tout commence en Tunisie. Après son baccalauréat en 1987, Khaled Maalej part en France pour des classes préparatoires, puis l’École polytechnique et Télécom Paris. Il rejoint ensuite Sagem. Au début des années 1990, l’entreprise rachète une startup de la Silicon Valley. Maalej a assuré le lien entre les équipes françaises et américaines. “Cela m’a un peu ouvert les yeux”, raconte-t-il. La Silicon Valley lui montre surtout une autre manière de penser l’innovation. Avec un collègue, il envisage alors de créer une startup européenne dans l’électronique. Le financement ne suit pas. Il poursuit néanmoins son parcours dans l’industrie avant de franchir le pas en 2000.
DiBcom, première aventure
Avec plusieurs associés, il fonde DiBcom. L’entreprise développe des puces destinées à recevoir la télévision numérique sur des terminaux mobiles. À l’époque, regarder la télévision sur un téléphone ou dans une voiture n’a rien d’évident. DiBcom travaille précisément sur cette difficulté technique. La tech trouve des débouchés dans l’automobile, les téléphones portables et les ordinateurs. L’entreprise grandit jusqu’à devenir une référence mondiale dans son domaine. Cette première aventure lui apprend surtout ce qu’il faut pour transformer une technologie en entreprise. Il faut concevoir le produit, trouver les financements, convaincre les clients et gérer les périodes où le modèle économique reste encore à construire. “Une startup, ce n’est pas que des temps de gloire, c’est aussi des temps très durs”, résume-t-il. La vente de DiBcom en 2012 marque une étape. Maalej accompagne encore l’opération pendant environ deux ans. Puis il revient à ce qu’il connaît le mieux, la technologie. En 2015, il cofonde VSORA avec plusieurs anciens membres de son équipe. Le projet change de terrain. Il ne s’agit plus de recevoir des données, mais de repenser la manière dont les machines les traitent. L’entreprise travaille sur de nouvelles architectures de calcul et sur des puces destinées notamment aux applications d’intelligence artificielle. Maalej en est aujourd’hui le cofondateur et CEO. Cette continuité entre les deux entreprises est importante. VSORA n’est pas le résultat d’un virage opportuniste vers l’IA. Elle prolonge une expertise accumulée pendant des années dans les architectures électroniques, le traitement du signal et les semi-conducteurs. Et Maalej n’a pas quitté le terrain technique en devenant dirigeant. “Si le CEO ne comprend pas les technologies dans les détails, ça ne peut pas fonctionner”, affirme-t-il. Chez VSORA, son travail oscille donc entre technologie et entreprise. Il participe aux choix d’architecture, discute avec les investisseurs, réfléchit au positionnement des produits et suit les évolutions du marché. Une fonction qui exige, selon lui, de pouvoir passer rapidement d’un sujet à l’autre.
Pour la Tunisie, pas forcément une usine de puces
Lorsqu’il évoque la Tunisie, Maalej ne défend pas l’idée d’une course à la fabrication des semi-conducteurs. Il connaît les barrières à l’entrée. Concevoir une puce avancée demande déjà des investissements importants avant même qu’un premier produit n’arrive sur le marché. Construire et exploiter une usine de fabrication relève d’une autre échelle encore. “Vous mettez 30 millions de dollars pour voir un premier produit sortir”, explique-t-il. Son raisonnement l’amène donc à déplacer la question. Pour lui, l’enjeu n’est pas de reproduire en Tunisie ce qui existe déjà en Asie ou aux États-Unis. Il est plutôt de déterminer où le pays peut se positionner dans la chaîne de valeur technologique. Cette réflexion dépasse d’ailleurs les seuls semi-conducteurs. Maalej estime que l’Europe elle-même doit trouver son propre modèle d’adoption de l’IA. “L’Europe ne peut pas copier ce que font les États-Unis ni ce que fait la Chine”. Pour la Tunisie, cela signifie notamment réfléchir à l’usage de l’IA dans les entreprises et à la capacité de l’écosystème local à développer des solutions adaptées à ses propres besoins. C’est dans ce cadre qu’il regarde les possibilités de collaboration avec le pays. VSORA cherche aujourd’hui à renforcer ses équipes d’ingénieurs et étudie l’ouverture de centres de conception dans plusieurs pays. La Tunisie figure parmi les options envisagées, avec le Maroc, la Pologne et l’Inde. Le projet tunisien n’est pas encore décidé. Mais le besoin qui le motive est bien réel. “On a beaucoup de postes qui sont ouverts où on n’arrive pas à trouver les ingénieurs”, explique-t-il. Pour la Tunisie, un tel centre ne signifierait pas la création d’une usine de fabrication de puces. Il s’agirait de bureaux d’ingénierie et de conception travaillant avec les équipes de VSORA. C’est précisément sur ce type d’activité que Maalej voit un potentiel pour le pays, à condition de transformer l’expertise scientifique et technique en capacité industrielle et commerciale. Il revient régulièrement en Tunisie et reste en contact avec la diaspora. Cette proximité compte dans sa réflexion sur une éventuelle implantation. “C’est plus simple pour moi de venir en Tunisie que d’aller au Maroc”, dit-il. Son parcours permet ainsi de lire autrement la question du retour de la diaspora. Maalej ne revient pas avec un discours général sur les compétences tunisiennes à l’étranger. Il arrive avec une expérience entrepreneuriale construite sur deux décennies, une première entreprise technologique devenue un acteur mondial, puis une seconde qui travaille aujourd’hui sur les architectures de calcul pour l’IA.
De DiBcom à VSORA, le secteur a changé. La logique, elle, est restée la même. Partir d’une technologie complexe, identifier le problème qu’elle peut résoudre et construire autour d’elle une entreprise capable de trouver sa place sur un marché mondial.









