La Tunisie dispose d’un atout majeur dans la course à l’intelligence artificielle. Le pays forme des ingénieurs, exporte ses compétences et affiche 4120 développeurs par million d’habitants, soit l’une des plus fortes densités d’Afrique du Nord.
Un potentiel qui était au centre des échanges lors de la troisième édition du Tunisia Global Forum (TGF), organisée le 21 juillet 2026 à Tunis par l’Association des Tunisiens des Grandes Écoles (ATUGE) sous le thème “Bâtir l’avenir à l’ère de l’IA”.
Entrepreneurs, chercheurs, investisseurs, responsables publics et membres de la diaspora se sont retrouvés autour d’un même défi. Comment transformer cette réserve de compétences en véritable moteur économique? La réponse passe par une stratégie nationale. Le Livre Blanc “TunisIA” propose une feuille de route à l’horizon 2030 pour accélérer l’adoption de l’intelligence artificielle, renforcer les infrastructures et créer un environnement favorable à l’innovation.
Le constat reste toutefois contrasté. Malgré ses talents, la Tunisie accuse encore un retard dans l’usage de l’IA, avec un taux d’adoption estimé à 13%. Le manque de capacités de calcul, la disponibilité des données et le cadre réglementaire figurent parmi les principaux obstacles identifiés.
Calcul, énergie et données, les trois chantiers prioritaires
Le premier enjeu concerne les infrastructures. Le Livre Blanc recommande de mutualiser les capacités de calcul existantes, notamment celles du Centre de Calcul El Khawarizmi (CCK), de Novation City et d’ESPRIT, afin de permettre aux chercheurs et entreprises d’accéder à des ressources adaptées sans engager immédiatement de lourds investissements.
Cette question est étroitement liée à l’énergie. Les centres de données nécessitent une alimentation stable et compétitive, alors que la Tunisie dépend encore à 94% des énergies fossiles pour son électricité. Le document propose ainsi de développer des contrats d’approvisionnement en énergie renouvelable, les “Green PPAs”, afin d’accompagner l’émergence d’infrastructures numériques plus compétitives.
La donnée constitue un autre défi majeur. Le Livre Blanc souligne le manque de bases structurées et interopérables, notamment en dialecte tunisien. Le projet “Dareja Voice” figure parmi les propositions avancées pour créer un corpus vocal ouvert capable d’alimenter des modèles d’intelligence artificielle adaptés au contexte local.
Encadrer l’IA et retenir les compétences
L’adoption de l’intelligence artificielle dépend aussi de la confiance. Le document appelle à faire évoluer le cadre juridique avec une loi-cadre sur l’IA, couvrant notamment les usages sensibles comme la biométrie ou les contenus générés artificiellement. Il recommande également la création d’un Conseil stratégique de l’intelligence artificielle (CSIA) pour coordonner les politiques publiques.
Le capital humain reste cependant le principal avantage tunisien. Avec 71% de la population disposant de compétences numériques et près de 85 établissements proposant des formations en IA ou machine learning, la Tunisie possède une base solide.
Mais la fuite des talents demeure un défi. Pour y répondre, le Livre Blanc propose un plan autour de trois axes, retenir les compétences locales, reconvertir les métiers exposés à l’automatisation et favoriser le retour de la diaspora. Un programme pilote prévoit notamment la reconversion de 5 000 professionnels d’ici 2028.
L’objectif est désormais de faire passer l’IA du stade de technologie émergente à celui d’outil économique. Les PME, qui représentent près de 90 % du tissu économique tunisien, sont appelées à intégrer davantage ces solutions pour améliorer leur productivité et développer de nouveaux services. Le secteur public est également concerné avec le déploiement envisagé de services basés sur l’intelligence artificielle dans plusieurs domaines.
Face à une compétition régionale menée par l’Égypte sur les infrastructures et par le Maroc sur les énergies renouvelables, la Tunisie mise sur ses ingénieurs, son écosystème numérique et sa proximité avec l’Europe. Le défi sera désormais de transformer ce potentiel humain en création de valeur durable.









