Londres voit partir une partie de ses contribuables les plus fortunés. Selon une analyse de Bloomberg fondée sur le Bloomberg Billionaires Index, les milliardaires et familles qui ont réduit ou rompu leurs liens avec le Royaume-Uni au cours des deux dernières années représentent environ 160 milliards de dollars de fortune cumulée. Le chiffre donne la mesure de l’enjeu pour Londres, même s’il ne signifie pas que 160 milliards de dollars d’actifs ont quitté l’économie britannique.
Parmi les départs les plus emblématiques figure celui de Chris Rokos, fondateur du hedge fund Rokos Capital Management. Le financier britannique doit transférer sa résidence fiscale en Grèce et prévoit également d’y ouvrir un bureau à Athènes, selon Bloomberg. Son départ est particulièrement symbolique : il figurait parmi les plus gros contribuables individuels du Royaume-Uni.
Selon le Sunday Times Tax List, Rokos aurait payé environ 330 millions de livres d’impôts au titre de la dernière année fiscale prise en compte, ce qui le plaçait au troisième rang des contribuables britanniques. Ce montant doit toutefois être présenté comme une estimation publiée par le Sunday Times : les données fiscales individuelles ne sont pas publiquement vérifiables auprès de HMRC. L’organisme TaxWatch a notamment souligné que la facture fiscale de 330 millions de livres ne peut pas être considérée comme un montant annuel récurrent. Le choix de la Grèce n’est pas anodin. Le pays dispose d’un régime permettant, sous certaines conditions, aux nouveaux résidents fiscaux de payer un montant forfaitaire de 100 000 euros par an sur leurs revenus provenant de l’étranger, pendant une période pouvant aller jusqu’à 15 ans. Le dispositif suppose notamment un investissement minimum de 500 000 euros.
Cette concurrence fiscale intervient alors que le Royaume-Uni a profondément modifié son propre cadre applicable aux grandes fortunes internationales. Depuis le 6 avril 2025, l’ancien régime fiscal des « non-doms » a été supprimé et remplacé par un régime fondé sur la résidence. Les nouveaux résidents remplissant certaines conditions peuvent bénéficier d’une exonération sur leurs revenus et gains étrangers pendant leurs quatre premières années fiscales au Royaume-Uni, à condition notamment d’avoir été non-résidents pendant les dix années précédentes.
Le changement concerne aussi la fiscalité successorale. Depuis avril 2025, le Royaume-Uni applique de nouvelles règles fondées sur la notion de « long-term UK residence ». Dans certaines situations, les actifs situés à l’étranger peuvent ainsi entrer dans le champ de l’Inheritance Tax pour les personnes ayant un historique de résidence suffisamment long au Royaume-Uni. Pour Londres, le problème dépasse donc la simple question du nombre de milliardaires qui changent d’adresse. Une grande fortune peut conserver des entreprises, des immeubles, des comptes ou des investissements au Royaume-Uni tout en transférant sa résidence fiscale ailleurs. C’est précisément pourquoi les 160 milliards de dollars évoqués par Bloomberg ne doivent pas être présentés comme 160 milliards de dollars de capitaux sortis du pays. Le chiffre mesure la fortune des personnes concernées, pas un flux financier sortant mesuré.
L’enjeu économique se situe plutôt dans ce qui pourrait suivre le changement de résidence : family offices, équipes d’investissement, sièges de sociétés, emplois hautement qualifiés, dépenses locales et surtout décisions d’investissement futures. Londres reste pourtant loin d’avoir perdu son statut de grande place financière. Son marché des capitaux, son droit, ses banques, ses gestionnaires d’actifs et son vivier de compétences continuent de constituer des avantages majeurs. Le risque est ailleurs : la concurrence internationale est devenue beaucoup plus crédible. La Grèce, l’Italie, la Suisse, Monaco, Singapour ou encore les Émirats arabes unis proposent désormais aux grandes fortunes des combinaisons de fiscalité, de services financiers et de qualité de vie qui rendent la mobilité plus facile.
Le Royaume-Uni se retrouve ainsi face à un arbitrage délicat. Les réformes fiscales doivent permettre de faire davantage contribuer les contribuables les plus fortunés qui restent, tout en évitant que les plus mobiles ne déplacent leur résidence et, à terme, une partie de leur activité économique. Le cas Rokos illustre parfaitement ce dilemme. La question n’est pas seulement de savoir combien d’impôts un milliardaire paie aujourd’hui. Elle est de savoir où il décidera demain de vivre, d’investir, de gérer son patrimoine et de développer ses activités.
Pour Londres, c’est probablement là que se joue la véritable bataille. Les 160 milliards de dollars ne sont pas nécessairement sortis de Grande-Bretagne. Mais les personnes qui contrôlent une partie de cette richesse, elles, peuvent choisir de plus en plus facilement où elle sera gérée et où les prochaines décisions économiques seront prises.









