Longtemps considérée comme l’indicateur suprême de la finance durable, l’empreinte carbone statique montre ses limites. Le nouveau “Guide sur la décarbonation des institutions financières en Tunisie”, publié par le CBF, introduit une approche plus nuancée : les métriques “Vert-Brun”. Décryptage d’une petite révolution méthodologique.
Dans la course vers la neutralité carbone, les institutions financières tunisiennes ont longtemps privilégié une photo instantanée: le bilan carbone du portefeuille. Pourtant, s’appuyer uniquement sur les émissions actuelles peut conduire à des erreurs stratégiques majeures. Un projet d’infrastructure éolienne, par exemple, nécessite une phase de construction gourmande en carbone, tout en étant le moteur de la décarbonation de demain.
L’empreinte carbone classique mesure ce qui est émis «ici et maintenant». C’est une vision comptable qui, si elle est utilisée seule, pourrait pousser les banques à se désengager de secteurs industriels critiques qui sont pourtant en pleine mutation. Le risque? Créer un “biais de sélection” où les portefeuilles semblent verts uniquement parce qu’ils évitent les secteurs lourds, sans pour autant financer la transition énergétique dont l’économie tunisienne a cruellement besoin. C’est ici qu’interviennent les métriques d’alignement, ou métriques “Vert-Brun”.
La segmentation “Vert-Brun”
Le concept de métriques “Vert-Brun” permet de segmenter les actifs non pas par leur pollution actuelle, mais par leur contribution à la solution climatique. Cette approche distingue trois catégories d’actifs. Les actifs “Bruns”: les secteurs à fortes émissions sans plan de transition crédible. Ils représentent un risque financier à long terme (actifs échoués). Les actifs “Verts”: les solutions climatiques pures, comme les énergies renouvelables ou l’efficacité énergétique des bâtiments. Les actifs “En transition”: c’est la catégorie la plus stratégique pour la Tunisie. Il s’agit d’entreprises polluantes qui investissent massivement pour changer leur modèle économique.
Pourquoi cette nuance est-elle capitale pour la Tunisie? Pour une institution financière tunisienne, l’enjeu est double. D’un coté, valoriser l’effort de transition: un industriel cimentier qui investit dans des fours à basse consommation peut avoir une empreinte carbone élevée aujourd’hui, mais il est un acteur clé de la trajectoire nationale de décarbonation. D’un autre coté, mieux piloter les risques: les métriques d’alignement projettent les trajectoires futures. Elles permettent de vérifier si un client est en ligne avec les objectifs climatiques mondiaux (comme les accords de Paris) ou s’il devient un poids mort pour le bilan de la banque.
Complémentarité des outils
Le guide publié en juin 2025 est clair: les métriques d’émissions et les métriques d’alignement ne s’opposent pas, elles se complètent. Alors que les premières fournissent une évaluation actuelle de l’impact, les secondes agissent comme un GPS pour piloter la stratégie à long terme. En intégrant ces indicateurs “Vert-Brun”, les banques tunisiennes passent d’une posture de simple observation à un rôle de véritable moteur de la transformation industrielle. Car en finance durable, le plus important n’est plus seulement de savoir où l’on est, mais vers où l’on se dirige.


