Le bilan carbone n’est plus cantonné aux rapports ESG. Pour les entreprises qui travaillent avec l’Europe, il commence à toucher directement les achats, les fournisseurs, les produits et, à terme, la capacité à rester compétitives. C’est l’un des principaux enseignements du panel «Carbone, réglementation, exigences européennes: la nouvelle équation de compétitivité», organisé dans le cadre de la 4e édition de l’African ESG Summit du magazine Managers.
Pour Myriam Elloumi, présidente de la TAA, les industriels tunisiens sont déjà confrontés à cette réalité. Très intégrée aux chaînes de valeur européennes, l’industrie automobile doit répondre à des exigences qui ne concernent plus uniquement ses propres opérations. Les clients européens demandent également des informations sur les émissions associées aux fournisseurs et aux autres partenaires de la chaîne de valeur.
Cette évolution oblige les entreprises à revoir leur organisation interne. Le calcul d’une empreinte carbone par produit nécessite de réunir des données provenant de plusieurs fonctions. Chez Coficab, Myriam Elloumi explique avoir dû mobiliser une équipe d’environ 15 personnes issues de différents départements pour travailler sur le sujet. Pour Noureddine Hajjaji, professeur associé à l’ENIG, il faut par ailleurs distinguer le bilan carbone de l’entreprise de l’empreinte carbone d’un produit. Le premier permet notamment de mesurer les émissions de l’organisation, tandis que la seconde permet d’attribuer des émissions à un produit donné. Cette distinction devient stratégique lorsque les exigences environnementales sont intégrées aux relations commerciales.
Le sujet dépasse désormais la seule conformité. Warrick Fuchsloch, Global Lead Sustainability for Corporates chez S&P Global, souligne que la progression du reporting du Scope 3 modifie déjà les comportements d’achat. Lorsqu’un grand donneur d’ordre ne dispose pas des données d’émissions de son fournisseur, il doit recourir à des estimations ou à des facteurs d’émission. Les données directement fournies par les fournisseurs deviennent donc plus précieuses.
Le mouvement peut aussi peser sur le financement. Selon Fuchsloch, les investisseurs regardent davantage les entreprises et les projets capables de démontrer leur performance environnementale, dans un contexte où les émissions et les trajectoires de décarbonation prennent une place croissante dans les décisions d’investissement. Pour les entreprises tunisiennes, l’enjeu est donc moins de produire un nouveau document ESG que de construire une véritable capacité de mesure. Données fiables, traçabilité des fournisseurs et connaissance des émissions deviennent progressivement des outils de gestion. Dans les chaînes de valeur européennes, le carbone est en train de passer du statut d’indicateur environnemental à celui de donnée commerciale.
L’évolution européenne va dans le même sens: les règles de reporting de durabilité continuent de structurer les demandes d’informations au sein des chaînes de valeur, même si l’Union européenne a engagé en 2026 une simplification du dispositif et réduit son périmètre pour certaines entreprises.









