En 2021, moins de 1% des dépenses publiques tunisiennes bénéficiaient directement aux femmes. Seulement 1,3% leur profitaient indirectement, via les enfants ou la famille. Le reste, soit plus de 98% des lignes budgétaires, était construit sans aucune prise en compte des réalités différenciées des femmes et des hommes. Ces chiffres, documentés dans le Profil Genre Tunisie 2025 publié par ONU Femmes, dressent un état des lieux sans détour. Mais le même rapport apporte une nuance que l’on oublie trop vite: sur la période étudiée, les dépenses en faveur des femmes ont progressé de 138%.
Depuis 2019, la Tunisie dispose d’un outil concret pour corriger cette trajectoire. La loi organique du budget oblige chaque ministère à intégrer la dimension genre dans sa préparation budgétaire, c’est ce qu’on appelle la budgétisation sensible au genre. Le principe est simple: s’assurer que les dépenses publiques ne reproduisent pas, sans le vouloir, les inégalités existantes entre femmes et hommes. Les ministères produisent désormais des fiches genre annexées à leurs projets annuels de performance, et le ministère des Finances a publié des guides pour encadrer l’exercice, avec l’appui d’ONU Femmes. Des avancées documentées certes, mais le Profil Genre 2025 note que la qualité de ces fiches reste inégale et que la coordination entre ministères demeure insuffisante pour produire un impact cohérent et mesurable.
Un indicateur éclaire concrètement ces limites: au sein du ministère de la Famille, le programme qui concentre le plus de dépenses orientées vers les femmes est le programme Enfance, non un programme d’autonomisation économique. Ce glissement, relevé par le rapport, illustre une tendance plus large: les femmes sont encore trop souvent appréhendées à travers leur rôle familial plutôt que comme actrices économiques indépendantes.
Sur le terrain des audits institutionnels, le retard est également notable. Selon le Profil Genre 2025, seuls deux ministères ont conduit un diagnostic genre: l’Équipement et l’Habitat en 2024, les Affaires sociales en 2021. Dans les deux cas, le constat est similaire: intégration du genre encore fragmentée, données insuffisantes, formations ponctuelles. Un début, mais un début seulement.
La question des données traverse l’ensemble du rapport comme un fil rouge. L’Institut national de la statistique produit des chiffres ventilés par sexe sur l’emploi, la santé ou l’éducation. Mais ces données ne suffisent pas toujours à saisir les dynamiques profondes qui freinent la participation économique des femmes. La dernière enquête nationale sur l’emploi du temps — qui mesure la part du travail domestique non rémunéré assumé par les femmes — remonte à 2005. Vingt ans sans actualisation sur une variable qui conditionne directement leur insertion professionnelle. Un plan d’action national pour la production de statistiques sensibles au genre vient d’être adopté en 2025, en partenariat entre l’INS et ONU Femmes. C’est un pas dans la bonne direction.









